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Une chose est de reconnaître le droit à l'eau et l'assainissement comme un droit fondamental dans la Constitution, une autre, et la non moins importante, est d'avoir des gouvernants éclairés sur le secteur AEPHA ayant une vision forte de celui-ci.

Par Juste Hermann Nansi, Directeur IRC Burkina et Célestin Badolo, Responsable plaidoyer et communication IRC Burkina

L'eau et l'assainissement enfin reconnus comme des droits humains fondamentaux par la Constitution du Burkina Faso. Que proposent les candidats aux élections politiques pour la mise en œuvre ?

Le jeudi 5 novembre 2015, les députés du Conseil national de la transition (CNT) ont voté un amendement à la Constitution du Burkina Faso qui introduit le droit d'accès à l'eau et l'assainissement. L'article 18 (de la Constitution) dispose désormais que : « L'éducation, l'eau potable et l'assainissement, l'instruction, la formation, la sécurité sociale, le logement, l'énergie, le sport, les loisirs, la santé, la protection de la maternité et de l'enfance, l'assistance aux personnes âgées, aux personnes vivant avec un handicap et aux cas sociaux, la création artistique et scientifique, constituent des droits sociaux et culturels reconnus par la présente Constitution qui vise à les promouvoir. ».

Cet acte des autorités de la transition rend justice au secteur de l'eau qui a longtemps souffert d'une faible importance politique malgré d'une part, le caractère essentiel et incontournable de l'eau et de l'assainissement pour la réalisation de tous les autres droits humains fondamentaux et, d'autre part, la place primordiale de l'eau dans les besoins prioritaires des populations burkinabè.
En ces temps où les candidats politiques soumettent leurs programmes de développement à l'appréciation des électeurs, il nous semble opportun de rappeler à l'opinion nationale les principaux enjeux liés à la réalisation des droits humains à l'eau et à l'assainissement au Burkina Faso.

L'eau, priorité des populations, pourtant négligée des gouvernants

L'accès à l'eau potable et à l'assainissement est une priorité pour les Burkinabè (Enquêtes Afrobaromètre). Mais au cours des 15 dernières années, le secteur de l'eau n'a pas été la priorité des autorités politiques du Burkina Faso. Les allocations budgétaires sont faibles (à peine 2%, loin derrière la santé 13 % et l'éducation 16%). Les investissements dans le secteur sont essentiellement à la charge des partenaires extérieurs (85%). Les performances du secteur sont critiques. En dépit d'un taux d'accès officiel de 64% à l'eau potable en milieu rural, la qualité des services fournis aux populations rurales demeure inacceptable. Par exemple, un point d'eau au village est dit fonctionnel au cours d'une année tant que la durée de la panne est inférieure à 12 mois. Un examen critique d'IRC dans quelques localités (statistiquement identifiées) indique qu'à peine 1% de la population rurale a effectivement accès à des services d'eau potable conformes aux normes nationales en vigueur.

Les performances du service public d'eau potable au Burkina Faso mettent en lumière un problème d'équité sociale pour les usagers urbains (25% de la population nationale desservie par l'Office national de l'eau et de l'assainissement (ONEA) et les usagers du reste du pays (75% de la population nationale). L'eau potable en milieu rural est chère alors que la majorité des usagers ruraux sont pauvres (1m3 d'eau à Ouagadougou coûte 275 FCFA pourtant à Gorgadji, à 500 FCFA). Pis, les populations rurales se voient charger de l'exploitation et de la gestion des équipements, sous le prétexte de la responsabilisation des communautés rurales, alors qu'elles ne disposent d'aucune expertise en la matière. L'équité aurait alors voulu que ce soit les usagers dans les grandes villes comme Ouaga qui gèrent eux-mêmes leur service d'eau potable. Mais compte-tenu du poids politique des usagers urbains, l'État burkinabè assure le service d'eau potable dans les villes par le biais d'une société nationale (l'ONEA) disposant de hautes compétences techniques et managériales et dont le professionnalisme et les performances font la fierté du pays au niveau international.

Les usagers (d'eau) urbains ignorent tout de l'injustice faite à environ 75% de la population qui malheureusement à son tour ignore ses droits et est loin de s'imaginer en train de contraindre l'autorité publique à assumer ses responsabilités. Si l'avènement de la décentralisation avait suscité un espoir du fait de la gestion locale des services sociaux de base, l'accompagnement de l'État central pour permettre aux autorités communales d'assumer leurs responsabilités n'a pas suivi. Il était essentiel de doter les collectivités territoriales des ressources financières nécessaires, mais aussi et surtout des ressources humaines (ingénieurs, gestionnaires, ...). À ce jour, les communes rurales ne disposent toujours pas des compétences professionnelles nécessaires. Ainsi, l'État central traîne les pas pour le transfert des ressources financières aux communes (à peine 6% des ressources mobilisées au niveau national) en utilisant l'argument que ces dernières ne peuvent pas les gérer.

Des engagements de l'Etat souvent courageux mais rarement tenus

Le Burkina Faso atteindra les objectifs du millénaire pour le développement (OMD) en matière d'eau potable en milieu urbain. Certes, des progrès sont à faire pour les zones périurbaines. Mais ces résultats positifs ne concernent que 25% de la population. Les objectifs pour l'eau en milieu rural et ceux pour l'assainissement pour l'ensemble du pays ne seront pas atteints à l'échéance des OMD en décembre 2015.
Malgré ces résultats mitigés des OMD, l'État burkinabè s'est engagé en septembre 2015 pour atteindre les objectifs de développement durable (ODD) à l'horizon 2030. Concrètement, l'ambition est désormais d'assurer partout et pour tous au Burkina Faso, des services efficaces et durables d'eau potable, d'hygiène et d'assainissement. Cet engagement de l'État burkinabè devant la communauté internationale, s'impose à tous les candidats aux élections politiques et la reconnaissance du droit à l'eau et à l'assainissement par la Constitution vient à point nommé conforter l'importance de l'engagement pour réaliser les ODD.

Messages aux candidats et aux électeurs

Les futurs gouvernants auront certainement la liberté des moyens, mais aussi l'obligation de tenir les engagements de l'État pour la réalisation des Objectifs de Développement Durable (ODD). Les questions que doivent leur poser les électeurs sont notamment : Comment vont-ils s'y prendre ? Qu'est-ce qu'ils proposent comme alternative aux solutions insatisfaisantes des quinze (15) dernières années ?
En tout état de cause, la réforme structurelle du secteur de l'eau et de l'assainissement s'impose aux futurs dirigeants. De façon très pratique, pour atteindre les ODD, les cinq (05) prochaines années doivent être des années de réformes majeures. Sans ces réformes, les nouveaux dirigeants peuvent mettre plus d'argent à faire plus d'équipements mais ces derniers seront toujours mal organisés et mal gérés comme on a pu observer depuis près de 15 années. Le secteur de l'eau doit être réformé en profondeur pour mettre en place un appareil d'État qui soit effectivement capable d'assurer des services publics satisfaisants notamment dans les zones rurales du pays. La gestion des services d'eau potable et d'assainissement doit être professionnalisée. Cette professionnalisation s'impose autant à l'État qu'aux opérateurs (publics, privés ou communautaires) qui sont chargés par l'État de fournir directement les services aux usagers sous la responsabilité des autorités publiques. Enfin, le développement et la gestion des services d'eau potable et d'assainissement nécessitent une plus importante allocation du budget nationale et d'une plus grande allocation des ressources domestiques.

Il est donc essentiel que chaque candidat présente son schéma clair de prise en charge du secteur de l'eau en s'inscrivant dans la réalisation des Objectifs de Développement Durables tout en tirant tous les enseignements nécessaires des 15 dernières années.