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Mettre fin aux légendes

Published on: 05/08/2014

Dans ce dernier d’une série de trois articles, le Directeur Général d’IRC Patrick Moriarty explique pourquoi le « leadership gouvernemental » est crucial pour lutter contre les inégalités et la pauvreté  pour instaurer des services durables d’eau, d’assainissement et d’hygiène. – Il explique aussi pourquoi il faut cesser de perpétuer les mythes, en matière d’autosuffisance des communautés comme de « micro-entreprenariat social ».

Paysage urbain au Mozambique

 Aucun financement public sans leadership gouvernemental ; cela ne fait aucun doute. En fait, les budgets alloués sont peut-être bien le meilleur indicateur de ce leadership gouvernemental ! Que les choses soient claires : je me considère comme un « social-démocrate » et suis gouverné par une vision social-démocratique du monde dans lequel je veux vivre.

Ce que j'entends par là, c'est que j'estime que l'État a un rôle à jouer pour atténuer les déséquilibres qu'entraîne inévitablement la dynamique du marché – tout en reconnaissant clairement l'utilité du marché dans la création de richesse. Bref, je crois en un État fort : non pas un État envahissant, mais des pouvoirs publics réels et efficaces, qui ne vont pas sans un gouvernement solide. Je suis convaincu que nulle part au monde, la pauvreté et les inégalités ont été réellement réduites sans l'action des pouvoirs publics.

Un exemple hors de notre secteur : un rapport récent du US Commonwealth Fund a révélé l'immense avantage – en termes de coûts et d'efficacité – du système de santé national (public) britannique sur ses équivalents dans d'autres pays – notamment sur le système étatsunien, fondé sur le marché et extrêmement coûteux.
La leçon à tirer : les services universels – routes, soins de santé, éducation, et aussi AEPHA – ne peuvent être assurés par le secteur privé seul. Elle nécessite des pouvoirs publics forts, légitimes et dynamiques, qui assurent un environnement propice à des actions efficaces de la part du secteur privé et de la société civile.

Cela signifie-t-il que l'État doit être le principal fournisseur de ces services ? Non, pas nécessairement. Je n'ai pas d'opinion ferme sur le choix des acteurs qui doivent jouer le rôle de principal fournisseur. Cela dépend du contexte : les prestataires peuvent être les collectivités elles-mêmes, les ONG, les PME, les municipalités (gouvernements locaux) ou bien d'autres dont on trouve des exemples réussis. En revanche, j'ai des opinions bien établies sur le rôle de l'État comme propriétaire des infrastructures et autorité de réglementation. Sans un État fort et doté de moyens adéquats, et sans financements publics, il n'y aura jamais ni égalité ni accès universel.

C'est pourquoi j'estime que désormais, nous devrons faire face à deux défis indissociables : d'une part, renforcer l'implication de l'État dans nos activités, et d'autre part, transformer cette implication en un effort financier.

La question est de faire en sorte que notre travail contribue à instaurer une couverture universelle dans les pays.

Dans ce contexte, c'était pour nous un plaisir de prendre part au workshop accessoire du Global Environment Technology Fund, lors du forum qui présentait des expériences tirées de la Replenish Africa Initiative (RAIN) de la fondation Coca-Cola. Il était rafraîchissant d'entendre que cette dernière – normalement focalisée sur l'aide aux collectivités avoisinant leurs usines d'embouteillage – se rend compte que la solution est d'impliquer les autorités locales et nationales.

Si les pouvoirs publics et les fonds publics sont si importants, quel est le rôle des agences externes – et faut-il faire les choses autrement ? Au fond, je pense que nous sommes déjà largement sur la bonne voie : nous cherchons de nouvelles solutions techniques qui fonctionnent ; nous fournissons des financements flexibles ; nous assurons des formations et du tutorat à mentorat; nous développons les capacités ; nous élaborons et testons de nouveaux modèles d'exploitation.
Donc pour moi, la question n'est pas tant ce que nous faisons mais comment nous le faisons.

Pour résumer, je dirai qu'il s'agit de nous positionner dans une vision globale, et d'agir en fonction de cette vision globale. Que nous développions un nouveau modèle de fonctionnement pour vidanger les fosses dans les bidonvilles ou réalisions un projet de 1 000 puits de forage : il faut savoir clairement EN QUOI cela contribue à la vision globale, qui est de garantir une couverture universelle dans un pays (ou tout au moins dans une région ou une ville), COMMENT nos innovations peuvent être partagées et étendues, et QUOI faire pour que cela devienne réalité.

En particulier, il s'agit d'être complètement honnête et transparent envers les autres et envers nous-mêmes sur les ressources à mettre en œuvre, pas seulement pour payer les équipements ou mettre en place les formations, mais aussi pour réparer les aspects qui empêchent notre vision de devenir réalité. Il faut aussi savoir dire aux puissances régnantes leurs vérités en face – qu'il s'agisse des donateurs ou des gouvernements, ou même des ONG ou des philanthropes : il faut dénoncer les affirmations trop belles pour être vraies (« avec 25 dollars, nous garantissons à un enfant de l'eau potable pour toute la vie » – non, c'est impossible et vous le savez).

Il faut dénoncer les légendes rassurantes que nous nous racontons souvent à nous-mêmes : à propos de la gestion communautaire (« nous fournissons l'équipement et avec quelques heures de formation, la communauté s'occupera de fournir le service ») ou encore à propos de l'importance du petit entrepreneur (« faisons de ce mécanicien une entreprise, et cette entreprise ne cessera de s'étendre »). Ni des utilisateurs engagés ni des entrepreneurs impliqués ne peuvent, tout seuls, assurer durabilité ou généralisation. Les deux sont certes indispensables, mais sans un environnement propice, sans pouvoirs publics solides et sans financement public adéquat, ils ne seront jamais suffisants.

Femmes puisant de l’eau en IndeL'accès universel à l'eau potable, l'assainissement et l'hygiène exigent un système complexe pour fonctionner, dont toutes les parties doivent jouer leur rôle. Un système de règles, de normes, de politiques et de financements ; de fournisseurs, de superviseurs et d'autorités publiques. On ne peut simplement ignorer la partie « gouvernementale » du système en espérant que ses faiblesses peuvent être contournées ou déguisées. On ne pourra résoudre le problème de l'accès universel une collectivité après l'autre : il faut impliquer le système entier, tout en nous concentrant sur notre rôle particulier au sein de ce système.

Concrètement, qu'est-ce que cela veut dire ? Avant tout, de l'implication. S'impliquer les uns les autres, impliquer les partenaires locaux, impliquer le secteur privé, les ONG, mais avant tout les pouvoirs publics : gouvernements locaux et gouvernements nationaux, ministères spécialisés et ministères des finances, dirigeants politiques et leaders d'opinion. Il faut les conduire à se rendre compte qu'au fond, leur mission ultime est d'assurer à leurs citoyens des services équitables et durables, et ensuite les aider à réaliser cette mission. Et bien sûr, il faut leur demander des comptes ; en effet, si le gouvernement ne sait pas faire preuve de leadership et payer son dû, l'accès universel équitable à l'AEPHA restera une utopie, réservée – comme à présent – aux couches sociales les plus aisées.

Pour en savoir plus, suivez les liens vers les deux précédents articles de Patrick : « Des outils pour la vie » et « Ce qu'on n'ose pas dire ».

Article originel an anglais "No more fairy tales"